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Oreste

Les ruines de la cité vaincue de Troie se profilaient tristement dans le ciel et seuls les oiseaux de proie à la recherche de charognes rompaient le silence de leurs cris. Pourtant la côte était encore animée. Les Grecs chargeaient leur butin sur les navires qui débordaient d´or, de vêtements précieux et d´objets en argent. Les troupes de femmes emmenées en esclavage encombraient les ports. Les uns après les autres, les bateaux fendaient les vagues écumantes et quittaient à jamais le rivage dévasté.

Le roi Agamemnon, descendant de la famille de Tantale, et qui avait commandé l´expédition punitive contre Troie, rentrait aussi chez lui avec sa suite. Pendant les dix années qu´avait duré le siège de la ville, il n´avait pas vu son pays natal de Mycènes. Il ne pouvait imaginer que ce retour serait sa perte.

Egisthe, cousin d´Agamemnon, avait longtemps convoité son trône et cherché le moyen de s´en emparer. Il n´avait pas pris part à la guerre mais était resté à Mycènes. L´absence du roi avait favorisé ses projets. Grâce à de fourbes conseils et à de sournoises flatteries, il avait gagné les faveurs de la reine Clytemnestre au point que celle-ci lui promit son aide. En son coeur, elle ne pouvait pardonner à son époux le sacrifice de leur fille Iphigénie.

Pour servir ses noirs desseins, Egisthe plaça des sentinelles le long de la côte.

«Surveillez attentivement l´horizon et la mer,» leur recommanda-t-il. «Et allumez un feu si vous apercevez dans le lointain les voiles de la flotte royale. La fumée me signalera, au palais, qu´Agamemnon revient.»

Bientôt des flammes s´élevèrent sur le rivage. Le traître comprit alors que le moment fatal approchait. Clytemnestre, prévenue à temps, décora promptement le palais pour célébrer le retour de son mari et ordonna aux serviteurs de dérouler des tapis rouges sur le chemin menant à la demeure royale. La grande nouvelle se répandit à travers toute la ville et le peuple se rassembla sur le passage du fameux guerrier.

Aussitôt débarqué, Agamemnon embrassa son sol natal. Un char l´attendait sur le port. Le roi arriva bientôt à Mycènes, où l´acclamait une foule nombreuse. La reine, souriante, sortit l´accueillir en simulant une joie profonde. Elle l´invita à fouler le tapis pourpre et à faire dans son palais une entrée solennelle. Le souverain, agréablement surpris par tant d´honneurs, entra dans le palais.

«Tu dois être épuisé après ton voyage,» lui dit Clytemnestre, «aussi ai-je ordonné aux servantes de te préparer un bain.»

Agamemnon, touché par la sollicitude de sa femme, la remercia. A peine s´était-il dévêtu et avait-il déposé ses armes qu´Egisthe et la reine se jetèrent sur lui et le mirent à mort.

Les cris du roi franchirent les murailles du palais et créèrent une grande confusion parmi le peuple. Les plus prudents conseillèrent d´appeler les autres citoyens à la rescousse, mais les plus téméraires se saisirent de leurs épées et se précipitèrent dans le palais.

« Ils ont assassiné le roi ! » criaient-ils tous, « Egisthe veut s´emparer du pouvoir ! » Mais le traître avait prévu une telle révolte et s´était bien préparé à y faire face. Ses hommes armés repoussèrent facilement les assaillants mal organisés et firent triompher la volonté de leur maître.

Egisthe s´était emparé du trône par la force : c´est sur elle qu´il assit son pouvoir. Il prit la place du défunt souverain et épousa Clytemnestre.

Agamemnon laissait comme descendance un jeune fils et deux filles. L´aînée, Electre, craignant pour la vie de son jeune frère, le fit partir en cachette chez un parent éloigné en lui demandant de l´élever. La plus jeune, qui avait un caractère plus faible que sa sœur, obéit à sa mère sans se poser trop de questions. Mais à Electre chaque pièce du palais rappelait le meurtre de son père et elle ne pouvait voir sans horreur Egisthe revêtir le manteau de pourpre du défunt. Sans cesse, elle reprochait son forfait à Clytemnestre tandis que celle-ci la traitait en esclave. Personne n´aurait pu croire que cette maigre jeune fille aux vêtements minables était l´enfant du roi Agamemnon; elle travaillait au palais comme une servante.

Pendant sept ans l´usurpateur régna avec Clytemnestre, pendant sept ans Electre supporta ses souffrances.

Seule la pensée de son frère la soutenait dans son chagrin. Elle était sûre qu´Oreste reviendrait venger son père. Mais les jours, les mois et les années passaient et Electre commençait à perdre confiance.

Alors qu´elle allait atteindre le fond du désespoir, elle vit un vieillard inconnu pénétrer dans la ville. Deux jeunes gens l´accompagnaient, et bien que tous trois fussent recouverts de poussière, et vinssent manifestement de faire un long voyage, ils ne s´arrêtèrent dans aucune auberge mais allèrent droit au palais royal, devant lequel ils s´arrêtèrent. Le vieillard se tourna vers l´un de ses compagnons et lui dit :

« Écoute bien, Oreste, ce que je vais te dire, moi, ton père nourricier. Tu ne reconnais pas ta patrie et les citoyens ne se souviennent pas de toi. Pourtant tu es devant le palais de ton père, le fameux Agamemnon. C´est le félon Egisthe, dont les mains sont tachées de sang, qui règne à sa place. Mais la vengeance est proche. Va avec Pylade t´incliner sur le tombeau du roi défunt. Moi, je vais m´introduire chez la reine ainsi que nous en avons convenu.»

Oreste obéit à son père adoptif et partit avec Pylade, son fidèle ami d´enfance, se prosterner devant le coin de terre qui avait reçu la dépouille d´Agamemnon.

Le vieillard surprit la reine au palais tandis qu´à son habitude elle réprimandait Electre.

«je cherche le roi,» dit-il, «j´ai de bonnes nouvelles pour lui.»

« Egisthe est absent,» répondit-elle, «mais si les révélations que tu veux lui faire sont agréables pour lui, elles le sont aussi pour moi puisque je suis sa femme.»

«Rien ne pourrait te faire davantage plaisir,» rétorqua-t-il dans un sourire: «Oreste est mort.»

A ces mots, Electre poussa un cri et éclata en sanglots. Elle apprenait la disparition de son frère, alors que depuis tant d´années elle attendait son retour! Qui donc allait venger son père ?

Quant à Clytemnestre, elle réprima difficilement un soupir de soulagement. Depuis sept ans elle craignait qu´il ne revienne la punir de son forfait. La veille même, elle avait rêvé de son châtiment et s´était réveillée le front trempé de sueur. Mais elle s´était inquiétée inutilement, puisqu´ Oreste était mort!

« Parle, parle ! » pressa-t-elle le vieillard, « raconte-moi la mort de mon pauvre fils. »

«Il gagnait très souvent les compétitions sportives, mais la dernière lui a été fatale. Pourtant au début nous pensions tous qu´il serait une fois de plus victorieux, car il était le champion des conducteurs de chars à deux roues. Les chevaux s´étaient élancés en soulevant un nuage de poussière, Oreste et les autres concurrents étaient en train de contourner le poteau qui marquait le point le plus éloigné du circuit et revenaient au triple galop. Alors l´attelage de l´un des participants devint fou et entra en collision avec celui qui le suivait. Les autres jeunes conducteurs ne purent s´arrêter à temps et éviter de se mêler à l´accident. Ce fut bientôt une bouillie de chars, d´hommes et de bêtes. Seul Oreste échappa au massacre et il se hâta de gagner l´arrivée. Ses chevaux s´élancèrent comme des flèches, mais son char heurta le poteau et se fracassa. Oreste tomba. Dans sa chute, il s´empêtra dans ses brides qui lui serrèrent le cou. Ce fut long et difficile d´arrêter son attelage, et c´est ainsi qu´il mourut couvert de sang et traîné dans la poussière par ses propres chevaux. »

Electre ne put supporter cette description et s´enfuit du palais pour pleurer seule sans être vue.

A la fin de ce récit, Clytemnestre rayonnait de bonheur. Elle invita le messager à sa table et ordonna qu´on lui apporte à manger et à boire. Le père adoptif d´Oreste accepta sans sourciller ces marques d´honneur.

«je serais heureux d´attendre le retour du roi,» dit-il, «et de lui confirmer la nouvelle. D´ailleurs deux jeunes gens vont apporter l´urne contenant les cendres d´Oreste. »

La reine servit elle-même son invité et continua à le questionner. Chacune des réponses de l´étranger la rassurait sur son avenir.

Pendant ce temps Electre, cachée dans une pièce du palais, se demandait si elle ne ferait pas mieux de mourir. Elle aurait volontiers vengé son père elle-même si sa fatigue ne l´avait pas empêchée de soulever une épée. Sa sœur la découvrit ainsi accablée par ses tristes pensées.

« Electre, » s´écria-t-elle joyeusement, «je suis allée sur la tombe de notre père, et devine ce qu´il y avait dessus? Quelqu´un y avait apporté des fleurs et au milieu des guirlandes il y avait une boucle de cheveux exactement de la même couleur que les tiens. Personne d´autre qu´Oreste n´aurait pu faire cela. Qui d´autre aurait sacrifié une mèche? je suis follement heureuse, ma chère sœur. Nous allons sûrement voir notre frère aujourd´hui et tu cesseras de te tourmenter!»

Electre l´écouta avec stupéfaction. Fallait-il la croire ou faire confiance à l´étranger? Et qui aurait pu déposer une boucle de cheveux sur la tombe de son père ?

Ce nouvel espoir lui donna de nouvelles forces. Si Oreste était là, l´heure de la revanche avait sonné. C´est pourquoi elle ne troubla pas sa cadette avec le récit du vieillard. Dans son agitation et son espoir de revoir son frère, elle sortit sur les marches du ...


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